Laure Poulain - Gabriel Ripoche
Après la révolution de la communication de personne à personne avec l'email, c'est au tour de la communication au sein de grands groupes d'évoluer. L'apparition de Usenet en 1979 apporte les forums de discussion et permet à un grand nombre d'utilisateurs de communiquer de façon délocalisée et atemporelle. Usenet prend vite de l'ampleur, avec quelques 150 sites en 1982, 400 en 1983 et plus de 50 000 aujourd'hui.
Vient ensuite le temps réel avec l'IRC (Internet Relay Chat) en 1988, qui permet de se connecter à des "salons de discussion" pour communiquer par écrit avec d'autres personnes et échanger des fichiers. Ce mode de communication sera encore mieux intégré par des logiciels tels que ICQ (1996), Yahoo! messenger (1997) ou encore MSN messenger.
Le multimédia fait son apparition en 1992 avec le logiciel de téléconférence CUSeeMe. D'autres suivront et apporteront de nouvelles fonctionnalités, tel que NetMeeting en 1996 et son "tableau blanc".
Enfin, il est impossible de ne pas mentionner le World Wide Web apparu en 1991 et désormais premier générateur de trafic sur Internet. Bien que le Web ne soit pas un outil conversationnel en tant que tel, il offre une gigantesque base de connaissance et permet la médiation d'information entre humains.
Malgré les énormes avancées en communication apportées par les technologies décrites plus haut, on ne peut que constater que tous ces outils se comportent de façon passive en se contentant de transmettre des informations. L'introduction de systèmes à base d'agents dans ces technologies permettrait une médiation active de l'information, aussi bien pour le travail collaboratif que pour les collectifs conversationnels.Même si c'est peut-être beaucoup s'avancer, on peut considérer que les supports de la communication sont maintenant bien établis et ne verront pas de nouvelle "révolution". Il s'agit désormais de se préoccuper de développer la dimension de la médiation, et les technologies multi-agent ont certainement un rôle important à y jouer.
Au début des années 1990, les principes de la théorie de l'activité, selon lesquels toute action humaine est nécessairement située dans un contexte physique et social, et médiée par des artefacts, ont fait l'objet d'une application à l'étude des technologies de la CMO, et ce courant est fondateur de nombreux paradigmes pour l'ACAO. L'idée principale est que notre relation à notre environnement (la conscience) serait médiatisée par des activités, elles-mêmes médiatisées par des outils (artefacts, outils psychologiques, objets culturels tels que instruments, machines, méthodes). Ces derniers transforment les activités et, selon le principe d'internalisation/externalisation, modifient par là-même notre activité mentale. Ainsi, l'activité est-elle en constante construction.
Pour l'ethnométhodologie, qui s'attache à l'étude des "méthodes mises en œuvres par les individus pour réaliser certaines activités", le sens dépend de la situation dans laquelle l'action est réalisée, et est co-construit dans l'interaction. La théorie de l'action située (Suchman, 1987), qui en découle directement, insistera également sur le fait que l'action dépend des circonstances matérielles et sociales au sein desquelles elle s'inscrit.
La théorie de la cognition distribuée s'intéresse quant à elle à la structure des connaissances, à leur transformation et à leur propagation via des artefacts, dans un contexte d'interaction (processus de coopération et de collaboration) entre les individus, dont le développement cognitif est considéré non comme un événement isolé, mais au sein d'un système auquel participent à la fois les individus et les artefacts qu'ils utilisent.
Ces trois théories ont pour point commun de dépasser la dimension interne à l'individu pour souligner le rôle central, quasi organique, de l'artefact comme médiateur de la cognition, l'importance du contexte et le caractère co-construit des actes de cognition, justifiant et orientant par là-même les recherches en CMO. Elles en ont inspiré quantité d'autres que nous ne décrirons pas ici. Nous nous contenterons de signaler l'existence de grandes divergences théoriques concernant les notions impliquées (le collectif, la machine, et l'objet de la médiation), qui témoignent de la complexité du champ d'étude et sont prises en charge par des paradigmes et des solutions technologiques distinctes. En effet, d'une théorie à l'autre, la définition de la notion même de collectif varie, l'objet de la médiation est problématique et la place de l'ordinateur elle-même ne fait pas consensus.Si pour certains le terme de "collectif" recouvre "toute forme d'interaction", il représente, pour Schmidt et Bannon (1992) plutôt un "groupe avec des objectifs commun" (ce que Suchman remet en cause), tandis que d'autres encore comprendront par collectif un "grand groupe au sein duquel sont susceptibles de s'affronter des intérêts et des objectifs personnels". Par ailleurs, la communauté ne s'accorde pas à reconnaître l'existence d'une "intelligence collective" (Smith, 1994 contre Newell, 1990). Pour notre part, nous parlerons de collectif au sens le plus large de groupe d'individu en situation d'interagir, sans entrer dans les querelles théoriques.
L'ordinateur quant à lui est vu tantôt comme outil, tantôt comme médium, voire comme partie prenante d'un système, tel que dans la théorie de l'intelligence collective de John Smith (Collective Intelligence in Computer Based Collaboration, 1994), pour qui il n'existe qu'un seul système constitué d'humains et de la machine, ce qui pose le médiateur (la technique) comme partie intégrante du système global.
La notion de Communication Médiée par Ordinateur (CMO) est apparue dans le milieu universitaire au début des années 1980 pour désigner l'ensemble des modalités de communication s'effectuant via la machine. L'apparition de ce concept s'accompagnait d'une tendance croissante à reconsidérer l'ordinateur comme un "médium" plutôt que comme un "outil". Aujourd'hui, le terme de CMO recouvre une réalité vaste et complexe, tant du point de vue des paradigmes que des technologies impliquées.
Dépassant le cadre de l'interaction homme-machine, la CMO s'attache de plus en plus aux interactions existant au sein de la triade humain-machine-humain. La part croissante de la dimension sociale dans les interactions que la machine entend prendre en charge, dans les domaines du travail comme dans celui de l'apprentissage assisté par ordinateur a conduit logiquement à prendre en compte la dimension langagière des échanges.L'équipe du réseau Langage & Travail consacre d'ailleurs ses travaux de recherche depuis 1987 à cette problématique, confirmant l'importance du langage dans les processus coopératifs. Selon Winograd et Flores, les aspects conversationnels sont, dans ce contexte, le mode privilégié de coordination entre les membres d'un collectif. Leurs travaux sur le langage comme médium essentiel de la coopération, inspirés de la théorie des actes de langage d'Austin, ont été largement repris par la CMO, et plus particulièrement par le TCAO.
La plupart des outils conversationnels "actifs" ayant vu le jour dans le cadre d'applications TCAO ou ACAO, nous avons choisi de considérer les aspects conversationnels de façon transversale, en gardant en mémoire l'importance à la fois pratique et théorique des aspects langagiers dans toute tentative de communication médiée par la machine. Cette place centrale souligne l'intérêt qu'ont les travaux sur les "collectifs conversationnels" à se constituer en champ de recherche à part entière.
Carrefour disciplinaire de par son objet même, le Travail Coopératif Assisté par Ordinateur (TCAO) mobilise la sociologie, la psychologie, l'informatique voire l'économie pour comprendre le fonctionnement des groupes humains en situation de coopération, qu'il s'agisse de petits groupes partageant un but commun -- on parle de travail coopératif -- ou de larges organisations au sein desquels les individus impliqués peuvent présenter des buts conflictuels -- on choisira alors plutôt la notion de travail collaboratif. L'objectif du TCAO est de trouver les moyens par lesquels les collecticiels sont susceptibles d'améliorer la communication entre les individus dans le cadre du travail, tout en mesurant leur impact sur le comportement des groupes.
Ce positionnement théorique distingue le TCAO du collecticiel, ou synergiciel (en anglais groupware), qui est lui la concrétisation technologique des directions scientifiques fournies par le TCAO. D'après une définition proposée par l'AFCET, un collecticiel est un "ensemble de techniques et de méthodes qui contribue à la réalisation d'un objectif commun à plusieurs acteurs, séparés ou réunis par le temps et l'espace, à l'aide de tout dispositif interactif faisant appel à l'informatique, aux télécommunications et aux méthodes de conduite de groupe". Autrement dit, il s'agit d'un logiciel permettant à un groupe d'utilisateurs de travailler en collaboration sur un même projet sans être nécessairement réunis, de manière synchrone ou asynchrone, comme le représente bien la matrice espace-temps proposée pour la première fois par Johansen en 1988, et reprise depuis par Daniel Salber (1995):
| Même moment | Moment différent | |
|---|---|---|
| Même endroit |
Interaction face à face
Groupes de décision, outils de brainstorming, ... |
Tâches continues
Gestion de projets, workflow, ... |
| Endroit différent |
Interaction à distance
Editeurs partagés, vidéo-conférence, ... |
Communication + coordination
Email, forums, planification électronique, ... |
L'Apprentissage Coopératif Assisté par Ordinateur (ACAO) est en grande partie issu des recherches sur le TCAO. Alors que le TCAO se concentre sur les techniques de communication, l'ACAO se porte plus sur le contenu de ces communications. L'ACAO est basé sur le principe que les apprenants sont des agents actifs cherchant et construisant un savoir dans un contexte défini. L'ACAO vise alors à fournir un environnement favorisant cette démarche.
L'état de l'art actuel montre une forte concentration sur les techniques de médiation et sur l'application des théories plus que sur l'ajout d'une "intelligence" (sous forme d'agents ou autre) augmentant le processus d'apprentissage. Ainsi, beaucoup de travaux portent sur les outils de médiation et sur la façon de les utiliser (doit-on laisser l'apprenant libre ou doit-il être guidé? comment gérer l'interaction entre l'enseignant et les apprenants? ...). Le problème de ce qui doit être pris en charge par la machine est aussi largement étudié. Par ce dernier point nous entendons les connaissances ou processus -- tels que le guidage lors de la résolution de problème ou encore la disponibilité et l'organisation des connaissances sur un sujet -- que la machine devra pouvoir décharger de l'apprenant.Les architectures actuelles sont donc plus des "bases de données" interactives pouvant être maniées à la fois par des apprenants et par un enseignant que de réels systèmes prenant en charge une partie du processus d'apprentissage (par là nous entendons aussi bien l'enseignement, le "management" et la gestion des tâches d'apprentissage du côté de l'apprenant).
La réponse à ces besoins peut être apportée par des agents "représentants" servant d'intermédiaire entre l'humain et le collectif en tant que tel. Ces agents médiateurs ont une représentation des compétences et volontés de l'humain qu'ils représentent et agissent afin de faciliter la réalisation des objectifs de ce dernier. Les médiateurs seront généralement aidés par des agents "coordinateurs" qui s'occuperont de mettre en contact les différents agents ayant des buts compatibles, de planifier les tâches ou de fournir des résultats d'observation du collectif.
La gestion de l'information se heurte à la quantité de données disponibles et à la difficulté de les organiser. Il est également question de distribuer et traiter l'information de façon opportune et pertinente en automatisant une partie des tâches dans le cadre d'un système de TCAO, ou en suggérant des corrections dans un cadre d'ACAO.On parle d'agents "archiveurs" ou "bibliothécaires" dans le domaine de la recherche, de l'organisation et de la restitution de l'information. Des agents "assistants" entrent quant à eux en jeu pour guider l'utilisateur dans le collectif ou prendre en charge une partie de la résolution d'un problème.
La combinaison de ces différents types d'agents offre des perspectives intéressantes pour combler le manque d'autonomie et d'interaction des systèmes de CMO existants. Ainsi, plusieurs projets mettent en place des architectures multi-agents appliquées au domaines du TCAO et de l'ACAO.Dans ce cadre, les systèmes multi-agents -- de par leur distributivité et leur autonomie -- offrent des solutions prometteuses, comme le montrent les recherches menées dans les domaines du TCAO et de l'ACAO.
Toutefois, on constate que les principales recherches sur la médiation de collectifs humains sont appliquées à un domaine bien spécifique (TCAO, ACAO, ...). Le collectif conversationnel sous-jacent est encore peu traité en tant que tel, ce qui est sans doute lié d'une part à la problématique du collectif, dont les multiples définitions déterminent des orientations de recherche différentes, et d'autre part à la difficulté de séparer les actes de communication des actions elles-mêmes.
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